La question revient presque à chaque premier rendez-vous avec un porteur de projet : combien faut-il avoir de côté avant de se lancer, ou avant de commencer à investir sérieusement ? La réponse tient en une notion simple, l’épargne de précaution, et en un ordre de priorités qu’on a trop souvent tendance à inverser.
Un matelas avant tout, pas un placement
L’épargne de précaution n’a pas vocation à rapporter : son rôle est d’absorber un imprévu — une panne de voiture, une période sans revenu, une facture de santé imprévue — sans avoir à s’endetter ni à toucher à une épargne engagée sur des supports risqués ou bloqués. On recommande généralement de viser l’équivalent de trois à six mois de dépenses courantes, le haut de la fourchette étant plus adapté aux revenus irréguliers, typiques des indépendants et des professions libérales.
Pourquoi le Livret A et le LEP restent la référence
Le Livret A reste le support de référence pour cette épargne : capital garanti par l’État, intérêts exonérés d’impôt sur le revenu et de prélèvements sociaux, et surtout une disponibilité immédiate — l’argent versé peut être retiré à tout moment, sans délai ni pénalité. Son plafond réglementé limite les dépôts, ce qui en fait un outil de précaution plutôt qu’un support d’épargne longue. Pour les foyers aux revenus modestes, le LEP (livret d’épargne populaire) offre une rémunération plus avantageuse, sous condition de ressources revues chaque année : mieux vaut vérifier son éligibilité auprès de sa banque plutôt que de se fier à un souvenir de l’an dernier.
Un livret bancaire classique, non réglementé, peut sembler une alternative pratique parce qu’il n’a pas de plafond : mais ses intérêts sont soumis à l’impôt et aux prélèvements sociaux dès le premier euro, ce qui le rend structurellement moins intéressant que le Livret A tant que le plafond de ce dernier n’est pas atteint. Ce n’est qu’une fois ce plafond saturé que d’autres solutions de trésorerie disponible méritent d’être envisagées.
Pourquoi ne pas tout miser sur un rendement plus élevé
La tentation est grande, quand on voit les journaux financiers vanter la performance de tel ou tel support, de vouloir faire travailler cette épargne davantage. C’est justement l’erreur à éviter pour la part de précaution : un support avec une part d’actions ou d’obligations peut perdre de la valeur au moment précis où vous auriez besoin de le débloquer. La disponibilité immédiate et la garantie du capital priment ici sur la performance — le reste de l’épargne, celle dont vous n’aurez pas besoin à court terme, a vocation à être placée ailleurs, avec un horizon et un niveau de risque différents.
Le cas particulier des revenus irréguliers
Pour un indépendant ou un professionnel libéral, la notion de « dépenses courantes » ne se limite pas au budget personnel : elle doit intégrer les charges professionnelles fixes — loyer d’un local, abonnements, cotisations — qui continuent de tomber même pendant un mois sans facturation. C’est cette réalité qui pousse à viser plutôt le haut de la fourchette des trois à six mois, voire davantage la première année d’activité, le temps que le rythme des encaissements se stabilise. Une trésorerie professionnelle et une épargne de précaution personnelle méritent d’ailleurs d’être tenues séparément, sur des comptes distincts, pour ne jamais confondre ce qui appartient à l’activité et ce qui protège le foyer.
Dans quel ordre construire son épargne
- Constituer d’abord l’équivalent d’un mois de dépenses, accessible sans délai, avant tout autre projet d’épargne.
- Compléter progressivement jusqu’à atteindre trois à six mois de dépenses courantes, selon la stabilité de vos revenus.
- Ne commencer à orienter l’épargne excédentaire vers des supports plus dynamiques qu’une fois ce matelas constitué.
- Revoir le montant cible à chaque changement de situation : création d’entreprise, changement de logement, arrivée d’un enfant.
Pour un porteur de projet qui s’apprête à créer son entreprise, cette épargne de précaution mérite d’être renforcée avant le lancement : les premiers mois d’activité indépendante s’accompagnent presque toujours d’une trésorerie personnelle plus tendue que prévu, le temps que les premiers revenus arrivent. C’est aussi vrai pour qui envisage une reconversion : notre rubrique formation et carrière revient sur les questions à se poser avant de quitter un emploi stable.
Je le répète souvent au comptoir : ce matelas n’est pas un placement, c’est une assurance contre les imprévus qui vous évite de revendre au mauvais moment une épargne engagée ailleurs. Les plafonds réglementés et les conditions d’éligibilité de ces livrets évoluent : la référence à consulter reste le site officiel de l’administration, pas un article daté.



